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Roger Quemener, exemplaire, courageux, généreux, attachant : Une légende, tout simplement

  Roger 5Roger Quemener est une véritable légende de la marche de Grand Fond. Vainqueur à 7 reprises de la Course Mythique, Paris-Colmar dans les années 80, devenue aujourd’hui Paris-Alsace, celui qui s’arrêtait avant l’arrivée à Colmar pour se faire raser, afin d’avoir le visage bien net, m’a offert de son temps pour revenir sur son parcours riche de souvenirs, d’expériences et d’exploits. Nous avons échangé durant plusieurs jours, malgré son combat contre le cancer. J’ai rarement ressenti autant de générosité. Même en chimiothérapie, Roger Quemener, 78 ans, a tenu a continuer nos échanges. Nous en sommes même venu à nous rappeler certains endroits que nous connaissons bien, comme Noisiel (77), ville où j’habitais durant ma jeunesse et où j’allais voir passer le Paris-Colmar avec mes parents et ma soeur. Roger Quemener : « Ha, ha….Noisiel, le parc, la piste cyclable le long de la Marne…Que de souvenirs« . Nous en sommes même venus à évoquer Meaux, ville où je réside actuellement et l’ancienne Salle des fêtes aujourd’hui détruite : « J‘ai dansé dans cette salle avec le comité des fêtes de Meaux, des soirées incroyables avec de bons orchestres« .

Quemener2Très touché par ces échanges, je vous invite à en retrouver ci-dessous l’intégralité.

Un GRAND Merci, Monsieur Roger Quemener !

J’ai lu que vous aviez commencé le sport à 20 ans en vous lançant dans l’haltérophilie et la marche. Pouvez nous dire ce qui vous a amené à ces deux disciplines ? Oui j’ai commencé le sport à Alger en faisant mon service militaire, interdit de sortir de la caserne pour cause d’événements, la salle de sport où j’ai découvert le sport et en particulier la gym, les haltères. Petit paysan Breton complexé ayant subit toutes les brimades à l’école, j’ai regardé les beaux sportif, je me suis entraîné le soir sans personne, j’étais gros et rien d’un sportif. Je n’avais pas d’argent pour aller au bar et heureusement. J’ai vu les soldats quitter l’armée dans un état lamentable, je me suis dit ‘PAS ÇÀ ». Dans la journée je me suis mis à courir à petits pas, tendinite périostiste, contractures, je ne connaissais rien au sport, mais je suis curieux, je me suis dit paroles de Gabin , « CE QUE JE SAIS C’EST QUE JE NE LE SAURAIS JAMAIS » pas bon à l’école, j’ai travaillé à la ferme avec mes parents (pour les bêtes l’orthographe n’avait pas d’importance …. (rire), un certificat d’études primaire en regardant un peu sur mon voisin.

Pouvez-vous revenir sur vos premiers souvenirs de marcheurs ? Est ce que vous avez vite compris que vous étiez fait pour cela et plus spécialement pour les longues distances ? Pour comprendre mon parcours, en revenant de l’armée, j’ai pratiqué 8 ans de course à pieds. Pas licencié la première année, j’a participé au cross du figaro, où je termine 2ème. A l’école de la police, un moniteur m’a traité de « GROS SAC » et à partir de là j’ai perdu 20 kg, je l’ai battu dans un cross, plus tard je me suis fait un plaisir de lui rappeler sa façon d’être un bon pédagogue. J’ai fais un peu de vélo, je me suis fait larguer à l’entraînement par un groupe, je m’entraînais seul et j’ai vite compris qu’à 28 ans on ne commence pas le vélo. Je voulais gagner, à la course courir avec Jazy, Bernard, Fayolle, terminer à la 50ème place ce n’est pas gagner. Il me reste la pétanque … et ce sport inesthétique la marche, ce déhanchement vraiment moche, d’ailleurs le seul sport qu’on enseigne pas dans l’éducation Nationale. Alors, marcher comment … la nuit je me suis entraîné à l’abri des regards. De l’entrainement de course à la marche il n’y qu’un pas il ne faut pas courir… Première compétition, le Challenge Facoetti à Montreuil. Je fini 5ème, un bonheur derrière les membres de l’équipe de France. Je suis sorti de nul part personne ne me connaissait. Un grand bonheur : sélection en équipe de France. Mais….pas très doué pour la vitesse, il me reste le 100 km, je gagne, mais dans ma ville de Noisy le Grand il y avait un certain Gilbert ROGER qui a gagné 6 fois Paris Strasbourg. Je me suis demandé c’est quoi ce truc … en 1970 passe le Strasbourg-Paris à Noisy le Grand. Là c’à été le coup de foudre … incroyable, 520 bornes à pieds .., le visage, la détermination de SAMY ZAUG a été le déclic, l’encouragement de ses suiveurs … en scandant ..hop .. hop .. hop sur chaque foulée, impressionnant. Le choix était fait essayer cette folie. .

Vous souvenez-vous de votre première victoire ? Et quelle a été la plus belle ? Première victoire en cross, à Maison-Laffitte. Un truc ! Il avait gelé et la glace se bissait sur les flaques d’eau. On s’enfonçait, pour sortir du bourbier il fallait se cramponner…Oui j’ai gagné parce que beaucoup se sont découragés. Ma plus belle victoire (sur moi même), en 1985 sur Paris Colmar, 3H15 de retard (problème d’alimentation) sur Jaunasse, Gouvenaux, Forthome, une remontée minute par minute, les temps étaient pris tous les kilomètres sur mes adversaires, j’avais 350 km pour revenir vers la tête de la compétition. 4ème à Epinal, se fût un combat dantesque , principalement avec Jean-Claude Gouvenaux et Marcel Jaunasse. Gagner çà paraissait irréel, j’avais promis à Pierre Fulla (journaliste à France 2) qu’à n’importe quelle place j’embrasserai les pavés de Colmar, j’ai dû m’exécuter ….

Roger 4Pour l’entraînement, ça paraît simple, il faut avaler du kilomètre. Voyez-vous une évolution aujourd’hui, par rapport à votre génération en terme d’entraînement, de préparation ? Pour l’entraînement, j’ai appliqué, l’entraînement de la course à pied. après la saison, 1 mois de coupure plus de marche, le loisir, la danse à Meaux, une belle salle des fêtes… et dans les dancings parisiens. 3 mois, une reprise tranquille, progressive, réapprendre à marcher à la sensation et çà revient. Pas de compétitions sans rentrer dans les détails. Entraînement 2 fois par jour ou de nuit, suivant l’emploi du temps. sans entraînement 1 fois par semaine. Apprendre à marcher à l’allure compétition, poser sa marche en ce qui me concerne 6’45 au km, 9 à l’heure, on trouve sa position après 3O km. Pour tenir un 9 à l’heure il faut être capable de tenir 11 à 12 km à l’heure. Se connaitre en matière de pulsations. Quand on se rapproche des compétitions, 1 séance de fractionné par semaine. Des 400 mètres 2O fois avec des pulsations entre 130 et 180, 1 minute de récupération entre des 200 mètres 20 fois avec 30 secondes de récupération. La compétition ce n’est pas une promenade dans les bois …

Voyez-vous une évolution, par rapport à votre génération en terme d’entraînement, de préparation ? On n’est plus dans la même génération, internet, le téléphone, les loisirs. Il y a tellement de compétitions ludiques » on est tous champions ». Ma génération des stages dans les creps Nancy, Reims, Paris… Châlons .. Fontainebleau. On sélectionnait les athlètes, les entraînements se faisaient dans la joie les fous rires, une préparation des chaussures pour être les meilleurs chacun à son niveau, les résultats étaient là, les dirigeants de maintenant étaient dans mes stages. On ne revient pas en arrière il faut s’adapter et on avance…

La marche longue distance évoque l’endurance mais aussi la souffrance. Pouvez-vous évoquer des moments de souffrance qui vous ont marqué plus que d’autres ? La souffrance au bout de 60 km, on se dit « quel con de se mettre dans une galère pareille », vous êtes dans le piège, les personnes qui vous accompagnent sont là, on fait comment, une année je gagne au sprint le prologue 1700 m sur les Champs Elysées, un bonheur immense dans le cerveau on a gagné , fanatique de vélo le tour sur les Champs, vous voyez le genre …… sauf que 3 heures après il reste 520 bornes ….. impossible de rentrer en compétition, pendant 100 km, j’ai gambergé, j’imaginais me faire renversé par une voiture pour trouver une excuse pour abandonner, je n’arrivais pas à suivre mes adversaires, heureusement j’avais des accompagnateurs (tous sportifs de compétitions), ils ont réussi à me remotiver. Je gagne ce Paris-Colmar en passant par des moments dingues …. Si on reste concentré on ne souffre pas, si tu sors de ta bulle tu es cuit. Je demandais toujours quel jour de la semaine on était , tant que tu n’as pas passé 3 jours et 3 nuits tu ne risques pas d’arriver, on passe la ligne le Samedi, je pense à mes amis et amies qui eux vont passer 4 nuits. Douleurs physiques et psychologiques oui, sauf qu’on ne peut pas se plaindre puisque on paye pour prendre le départ, on fait même un prêt à sa banque ….

Une carrière de marcheur compétiteur peut être très longue. Vous avez remporté votre dernier Paris Colmar en 1989 à près de 48 ans. A t-il été facile de concilier vie de famille, de policier et de marcheur ? Un sportif de haut niveau est un marginal qui vit pour son sport et délaisse souvent sa famille. Moi je m’entraînais les jours de fêtes, je quittais un repas familial pour ne pas boire et manger de trop. 48 ans, je suis allé au bout pour battre les victoires de Gilbert ROGER qui ne pouvait pas me voir. Ma femme travaillait dans un bar où il venait boire son verre  … il m’a dénigré, car de son temps il n’avait pas de repos ce qui est vrai, quand on est marcheur on s’adapte à la compétition qui est en place. J’ai rêvé de faire les 520 km sans neutralisation et me reposer quand on n’en peut plus, car dormir à la carte ce n’est pas une mince affaire. 48 ans c’est vraiment la limite quand on s’entraîne dur. Je suis arrivé à Colmar la dernière année avec 8 de tension, les images de télévision m’ont permis de voir qu’à 10 km de l’arrivée j’ai eu un malaise. AH oui quand vous êtes Flic, il faut assumer « le flic, le policier » a gagné, on ne dit pas le journaliste, le boulanger, le peintre, le maçon, quand vous avez des enfants ce sont les enfants du flic. Moi j’ai été flic à Paris, à Nogent sur Marne, à Noisy le grand. Pour entrer à la compagnie sportive de la police, c’est simple, 2 sélections en équipe France, ou un titre de champion de France. J’ai eu des aménagements d’horaires de travail, il a fallu aussi passer le monitora de sport et de tir. Mon administration m’a permis, il faut le dire, de faire une belle carrière de sport. Je pense avoir représenter dignement mon administration, vu les félicitations que j’ai reçu.

SeptVous avez remporté 7 fois le Paris Colmar dont 5 fois d’affilée de 1985 à 1989. Comment expliquez-vous votre supériorité et votre réussite sur cette épreuve ? J’ai gagné STRASBOURG -PARIS 79, Paris-Colmar 83 85 86 87 88 89. 2 places de 2ème, une place de 5ème et des abandons. Pas d’explications, « s’entraîner plus que les autres ». Marcher une journée et attendre qu’on tombe malade au 80ème km pour comprendre ce qui ne va pas dans ton alimentation et résoudre le problème. S’entraîner en montées et en descentes avec de gros pourcentages pour préparer sa musculation car la route ce n’est pas du plat De Paris à Colmar. Apprendre à résister au sommeil (en allant danser, dormir 2 heures et s’entraîner le matin avec tes copains marcheurs qui veulent te « faire la peau ». S’entraîner en montagne l’hiver dans la neige sur un parking avec des chaussures recouvertes en laine tricotée par madame, « usure tous les deux jours ». S’entraîner l’été en montagne dans le Galibier sur la route du Tour de France cycliste avec les kilomètres marqués au sol. 30 à 40 km par jour, s’isoler du monde en caravane, on ne parle à personne, on a toute son alimentation dans la caravane, 15 jours à 3 semaines d’isolement total entre 1500 m et 2000 m, retour à la maison 10 jours avant la compétition..

Vous avez remporté des courses comme les 200 km de Torcy et Lagny, des courses aujourd’hui disparues. Est ce que la marche était mieux représentée en terme de courses et de médias durant vos années de compétitions ? J’ai remporté 18 épreuves de 200 km. Beaucoup de circuits ont disparus, pour différentes raisons, décès de l’organisateur, manque de partenaires, manque de concurrents. On trouve toujours qu’il manque de médias, nous avons eu de la chance à mon époque. Par exemple pour Strasbourg-Paris et Paris-Colmar, une organisation du Tour de France, on avait les journalistes du Parisien, de l’Equipe et des journaux de chaque région traversée, la télévision avec TF1, France 2, France 3 régionale, avec des journalistes comme Pierre Fulla, Pierre Salviac et d’autres … avec des reportages à audience. par exemple un reportage de Paris Colmar juste avant l’arrivée d’une étape à Colmar, je crois que c’est Jalabert qui gagne au sprint.

Roger2Et comment voyez vous l’évolution de la marche ? La marche de grand fond est en concurrence avec la marche nordique et le Trail. Les nouvelles générations ne sont pas prêtes à se consacrer totalement pour une éphémère victoire. Avec du recul je pense qu’elles ont raison. Comment réunir un peloton de 30 marcheurs et une dizaine de femmes en 2020 sur un Paris-Alsace ? Il ne peut plus y avoir d’évolution, simplement tenir … avec les organisateurs et les concurrents du moment.

Avez-vous continué à marcher après votre arrêt de la compétition ? Après l’arrêt en 1989, il a fallu se désintoxiquer, pas simple, à moitié malade de ne pas se mettre en transpiration, donc marcher un peu . çà a duré 3 ans car en France à ma connaissance il n’y a pas de programme pour une guérison de la compétition. Cette décharge qu’on ressent quand on se retrouve au départ avec un dossard ….. Pour une formation professionnelle j’ai trouvé le remède pour me réveiller, prendre un sauna avant de rentrer en salle.  Après ma désintoxication, plus jamais de dossard, plus de défit, abstinence totale, on ne sait jamais, vous vous rendez compte si il me venait à l’esprit de vouloir marcher vite …..quelle déception …. Je me rappelle avoir fracassé un chrono en faisant des 400 mètres, »il tournait trop vite » et moi je marchais pas assez vite ….

RogerQui ont été vos plus grands adversaires ?  Le premier c’est Josy Simon, il a bouleversé mes nuits. Celui qui m’a impressionné par sa grande foulée de 1M10 c’est Robert Rinchard. Ceux qui m’ont battu ,Simon, Piétquin et Rinchard,

Et aujourd’hui, y’a des marcheurs que vous suivez plus particulièrement ? Je ne n’entraîne plus, mais je suis toutes les compétitions tout m’intéresse, les catégories des jeunes et l’équipe de France. J’ai vu Yohann Diniz à ses débuts et par la suite à Reims pour son record du monde du 50 km, un moment mémorable, un champion exceptionnel, un homme d’une grande culture et d’une gentillesse !

L’an dernier vous aviez refait une longue marche, un Paris Alsace. Pouvez-vous revenir sur cette marche ? C’est Paris-Strasbourg. Tout est dit dans ce reportage : Défi Paris-Strasbourg : Commémoration du 22 au 25 mai 2018. Nous avons vécu des moments inoubliables, chanter la marseillaise aux monuments aux morts, visiter les cimetières, passer dans les villes sur les routes et en particulier sur celles où nous avons marché en compétition.

La ClasseVous luttez actuellement contre la maladie. Souhaitez-vous nous en dire quelques mots ? Un petit point sur le cancer de Quemener. Roger va bien, 7 mois après la découverte du cancer de l’estomac, du péritoine et du foie. Je suis traité en chimiothérapie à l’hôpital de Dax, une cure de 12 injections. Le 8 novembre ce sera la 13ème. Un premier scanner en avril, un 2ème en juillet, 40% d’amélioration, un 3ème en octobre, 80% d’amélioration, la route sera longue, il ne faut rien lâcher ! Roger n’a pas de cancer, il soigne Quemener. Roger va à l’hôpital de jour avec son bureau, on le branche, il n’est pas concerné, il travaille sur ses reportages, il a un emploi du temps chargé…..(Rire). Un petit mot pour les soignants « magnifiques de dévouement, de concentration, de gentillesse ». Roger est heureux, il n’a mal nul part, il s’occupe des effets secondaires de Quemener. Vous avez compris, on reste positif, on vit le moment présent, on encourage et on soutient ceux qui ont le moins le moral. 

Pour finir, pouvez vous citer quelques uns de vos plus beaux souvenirs ? Recevoir le trophée d’antenne 2 avec tous les champions : Bernard Hinault, le nageur Caron et bien d’autres, le champion olympique paralympique en fauteuil qui me félicite alors que lui c’est l’exemple.  Bernard Hinault qui d’un point rageur à l’arrière de la voiture avec le Colonel Thaurand me transmet sur la route de Paris-Colmar cette énergie par un regard de » tueur « , une vraie décharge d’adrénaline. Recevoir les Iris du Sport. La liste est longue …..

Encore Merci, un dernier mot peut-être ? Heureux d’être vivant quand je me réveille …. Voilà mon cher Guillaume.

Quemener

 

 

 

 

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