La marche est le meilleur remède pour l’homme selon Hippocrate. Nous connaissons ses bienfaits sur notre santé physique mais aussi mental. Une simple petite marche peut vous permettre de retrouver le moral. En revanche ce que l’on sait moins, c’est le rôle de la marche sur l’intelligence.

Roger-Pol Droit, philosophe et écrivain, ancien chercheur au C.N.R.S. et enseignant à Sciences-Po et Yves Agid, professeur de neurologie et de biologie cellulaire à Sorbonne Université, ancien chef de service de l’hôpital de la Salpêtrière, membre de l’Académie des sciences, co-fondateur de l’Institut du Cerveau, spécialiste de l’étude des mécanismes et du traitement des maladies neurodégénératives, ont sorti le livre « Je marche donc je pense«  en mai dernier aux éditions Albin Michel.

Pour le philosophe et le neurologue, penser serait une façon de marcher. C’est ce qu’ils ont voulu comprendre en confrontant leurs savoirs respectifs durant 4 saisons, dans les champs et les bois, en dialoguant librement et en cherchant à comprendre ce qu’il se passe en eux en marchant.

La marche favorise t-elle la pensée ? De nombreux poètes et écrivains se sont adonnés à la marche pour écrire à l’exemple de Robert Louis Stevenson qui a laissé son nom au GR70, ou Arthur Rimbaud. Thierry Malleret, dans son livre « Dix bonnes raisons d’aller marcher« , évoquait lui aussi l’importance de la marche sur la pensée ou encore son rôle social.

Pourquoi la marche favoriserait la pensée ? La pensée est-elle comparable à une marche ? Comment le cerveau contrôle t’il à la fois les mouvements des jambes, l’équilibre et la posture du corps ? Quels rapports entre ces trois caractéristiques de l’espèce humaine : Penser, parler, marcher debout ?

Les deux marcheurs évoquent les relations entre sciences et philosophe, leur fâcheux divorce, leurs retrouvailles souhaitables. Entre divergences et convergences, leur commune volonté d’y voir clair est communicative.

Vous qui avez réfléchi en philosophe au rôle de la marche dans l’élaboration de la pensée, qu’avez‐vous appris du neurologue Yves Agid ?

Roger‐Pol Droit : Que l’on ne marche pas avec ses pieds, mais d’abord avec son cerveau ! Au fil de nos promenades et de nos conversations, ce grand médecin pédagogue me l’a bien fait comprendre. Cette activité d’apparence simple, se déplacer debout sur deux jambes, implique en fait un extraordinaire travail cérébral, que l’on commence juste à décrypter. Ce rôle central du cerveau m’a reconduit à l’hypothèse que j’avais forgée il y a quelques années : penser est une façon de marcher. Nous avançons physiquement en nous déstabilisant, en amorçant une chute, en la rattrapant et en recommençant sans cesse. Et nous progressons philosophiquement de manière analogue, en ébranlant nos certitudes, au risque de tomber, en rétablissant l’équilibre, avant de l’ébranler de nouveau.

Vous, le neurologue qui avez étudié le fonctionnement du cerveau dans les mécanismes de la marche et de la pensée, que vous ont apporté les dialogues avec le philosophe Roger‐Pol Droit ?

Yves Agid : D’abord l’amitié. J’ai trouvé dans ce philosophe-écrivain un homme qui avait à peu près la même perspective de l’existence que moi, des traits d’humanité, une saine raison, et des traits d’humour. Cela crée des liens. Ensuite, j’ai beaucoup appris sur la philosophie et les philosophes. Enfin, j’étais à l’unisson avec un érudit souhaitant asseoir sa pensée sur des fondements scientifiques et médicaux.

Pratique de la marche et exercice de la pensée seraient indissociables ?

Roger Pol-Droit : Sans doute, mais pas pour les motifs habituellement avancés. Quantité de philosophes marcheurs, de Socrate à Nietzsche, en passant par Montaigne, Rousseau ou Kant, affirment qu’il ne faut faire confiance qu’aux idées venues en marchant. Pourtant, les philosophes de bureau ne pensent pas moins bien, ni moins intensément. Mieux vaut concevoir la pensée comme une marche mentale parmi les idées et les mots.

Yves Agid : A priori, aucun lien entre les deux. Pourtant, l’observation quotidienne le suggère. C’est pourquoi nous avons essayé de trouver, dans le cerveau de l’homme, les raisons scientifiques permettant de suggérer que l’on pense mieux quand on marche, et que la dynamique physiologique de la marche a des rapports avec celle de la pensée.

Quel rôle joue la marche dans vos propres existences ?

R.‐P. D. : Tous les humains sont de passage, en marche vers l’inconnu, précédés et accompagnés par d’autres promeneurs. J’essaie de m’en souvenir en déambulant à mon tour.
Yves Agid : Autrefois, je voyais la marche comme une activité de vieux. Avec le temps, j’ai changé d’avis. Elle m’est devenue indispensable pour y voir clair dans mes réflexions. Je fais partie de ceux qui vont se promener d’un bon pas, rien que pour faire le tri dans des idées enchevêtrées, ou pour en trouver une nouvelle. Et le plus souvent… ça marche !